Du 23 au 25 novembre 2021 avait lieu la 42e édition du congrès Québec Mines + Énergie organisé par le Ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec (MERN). Plusieurs conférences mettaient à l’honneur d’importants acteurs du secteur énergétique québécois et international. Au menu : transition énergétique, décarbonation, électrification, bioénergies et hydrogène. Ce sont d’ailleurs les propos et les analyses sur ce dernier qui intriguaient bon nombre de participants, l’hydrogène étant sur toutes les lèvres par les temps qui courent. Le gouvernement du Québec maintient d’ailleurs le suspense sur ce sujet chaud, lui qui doit déposer incessamment sa stratégie sur l’hydrogène et les biocarburants dont les grandes lignes ont été révélées en octobre dernier par le journal Les Affaires [1]. Les détails demeurent néanmoins inconnus jusqu’à maintenant.

L’hydrogène au Québec

Dominique Deschênes, Sous-ministre associée pour le secteur de l’innovation et de la transition énergétique au MERN et panéliste lors d’une des conférences portant sur l’hydrogène et les bioénergies, rappelait le rôle central du secteur de l’énergie dans la décarbonation de l’économie québécoise. À cet effet, elle rappelait qu’en 2018 70% des émissions de gaz à effet de serre (GES) du Québec étaient d’origine énergétique, loin devant les émissions d’origine non-énergétique comme les procédés industriels et l’utilisations des produits (15%); l’agriculture (10%) et les déchets (5%). Qui plus est, selon elle, l’hydrogène et les bioénergies sont complémentaires à l’électrification. En effet, avec l’électricité renouvelable, l’hydrogène et les bioénergies forment le troisième pilier de la transition énergétique québécoise, les deux premiers étant la sobriété et l’efficacité énergétique, deux composantes essentielles et pourtant souvent vite oubliées.

Également selon Madame Deschênes, l’hydrogène et les bioénergies sont complémentaires entre eux, bien qu’à des stades de maturité différents, les bioénergies étant plus matures que l’hydrogène vert pour l’heure. Des synergies sont anticipées entre les deux filières, notamment dans les secteurs de l’industrie et des transports. D’une part, l’hydrogène vert pourrait être utilisé comme intrant de processus de production de biocarburants. D’autre part, l’hydrogène vert pourrait être produit à partir de la biomasse.

L’hydrogène a donc un rôle stratégique à jouer dans la transition énergétique québécoise et internationale. Plus largement, il suscite également bon nombre de spéculations quant à ses effets géopolitiques à l’échelle internationale.

Géopolitique de l’hydrogène

C’est d’ailleurs sur ce sujet que se penchait la présentation de Mikaa Mered, chargé d’enseignement spécialisé en géopolitique de l’Arctique, de l’Antarctique et de l’hydrogène à HEC Paris.

D’emblée, il posait la question suivante : l’hydrogène va-t-il permettre une démocratisation de l’énergie ou plutôt accentuer la « cartellisation » de celle-ci par quelques pays producteurs? Très bonne question, en l’occurrence!

Il faut savoir qu’historiquement, et jusqu’à très récemment, la géopolitique internationale de l’énergie se résumait à peu près à la question pétrolière [2]. Or, avec la possibilité d’exporter le gaz naturel sous forme liquéfiée (GNL), la géopolitique du gaz naturel est récemment passée d’un registre local, ou continental, à un registre international, au même titre que le pétrole. La transition énergétique fait également émerger une nouvelle géopolitique de l’énergie dont deux des composantes principales sont i) la lutte aux changements climatiques et ii) l’approvisionnement en minéraux critiques et stratégiques nécessaires au développement des technologies de production et de stockage de l’électricité renouvelable (batteries, éoliennes, panneaux solaires, etc.). Des exemples de minéraux critiques seraient : le cuivre, le graphite, le niobium, le zinc, le cobalt, le nickel, le titane et le lithium [3]. Or, qu’en est-il de l’hydrogène?

Pour Mikaa Mered, l’hydrogène représente une opportunité d’accentuer l’indépendance énergétique de pays ayant peu (ou pas) de réserves d’hydrocarbures, par exemple la France qui, en produisant l’hydrogène localement, pourrait ne plus dépendre des importations énergétiques en provenance de l’étranger. Il représente également un potentiel intéressant pour des pays comme l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud qui, tout en demeurant des pays importateurs d’énergie, pourraient néanmoins améliorer leur sécurité énergétique nationale par une couverture de leurs approvisionnements stratégiques auprès d’un plus grand nombre de pays producteurs concurrents entre eux.

A contrario, l’hydrogène représente une menace potentielle pour les pays producteurs d’énergies fossiles comme l’Australie, mais surtout pour l’Arabie saoudite (et les autres pays membres de l’OPEP) dont les revenus tirés du pétrole représentent une part considérable des revenus de l’État. Des pays de moyenne puissance pourraient également surprendre et émerger favorablement dans le secteur de l’hydrogène vert. C’est le cas du Chili, de l’Uruguay, du Maroc, de la Namibie, de l’Islande et du Groenland (Danemark).

Or, qu’en est-il du Canada, pays dont le secteur pétrolier et gazier représente 10% du PIB national [4]? Qu’en est-il, de surcroît, du Québec, plus spécifiquement?

Hydrogène et stratégie

« Le Québec a certainement plus de potentiel que le Maroc, affirme Mered, mais peut-être pas autant que la Russie. » N’empêche, il ne tient qu’à lui de mettre les chances de son côté afin de prendre la place qu’il est possible pour lui de prendre dans ce nouveau marché énergétique. Sur le plan stratégique, plusieurs facteurs doivent être pris en compte afin d’optimalement tirer profit de l’opportunité historique que procure l’hydrogène.

D’abord, des écosystèmes complets de formation doivent être mis en place, ceux-ci devant certes inclure les ingénieurs, mais également les différents corps de métiers, les opérateurs, les commerciaux et même les professionnels en affaires publiques. « Il faut trois, voire cinq ans pour former des professionnels qui seront performants dans le domaine » soutient Mered. Il faut donc agir plus tôt que tard dans la mise en place de cet écosystème de formation.

Ensuite, la compétition entre les technologies doit être prise en compte. En effet, différentes technologies permettent de produire de l’hydrogène bleu, turquoise, rose ou vert [5], selon la source d’énergie utilisée comme intrant ainsi que le procédé devant produire ledit hydrogène. Toutes les technologies possèdent des avantages selon leur contexte d’utilisation et doivent faire l’objet d’une analyse spécifique, au cas par cas.

Nous nous pencherons plus amplement sur les caractéristiques et les différents types d’hydrogène dans un prochain article. Néanmoins, mentionnons deux choses qui seront utiles pour la suite de celui-ci. D’abord, l’hydrogène vert est produit à partir de l’électrolyse de l’eau utilisant de l’électricité renouvelable. Ensuite, l’hydrogène bleu est produit par le traitement du gaz naturel par un procédé qui combine le vaporeformage avec une technologie de captage et de stockage du carbone (CSC). Revenons maintenant à la notion de compétition dont nous parlait Mered.

Stratégie canadienne de l’hydrogène

Au Canada, il est clair que l’hydrogène vert est ce qui est le plus aligné avec les intérêts du Québec, lui qui possède de grandes capacités de production d’énergie hydroélectrique. Cependant, en Alberta et en Colombie-Britannique, c’est plutôt l’hydrogène bleu qui a le plus de potentiel, ces deux provinces étant d’importantes productrices de gaz naturel.

Cette dualité est-ouest pourrait s’avérer être une source d’incertitude quant au développement de la filière de l’hydrogène vert au Québec, suggère Mered, car une concurrence pour les capitaux pourrait avoir lieu entre le Québec et les provinces de l’Ouest canadien. « Les orientations du présent gouvernement [fédéral] qui sont présentement alignées avec les intérêts de l’est du pays, notamment le Québec, pourraient se voir renversées si un gouvernement conservateur était élu », mentionne-t-il.

Or, bien que ce renversement demeure hypothétique, la prise en compte de ce risque implique le constat suivant pour le Québec : celui-ci a tout intérêt à ce que l’Ouest canadien ne se sente pas lésé par le développement de sa filière de l’hydrogène vert. En outre, il doit éviter que l’Alberta et la Colombie-Britannique voient le développement des filières de l’hydrogène comme un jeu à somme nulle, et ainsi qu’ils croient que les gains du Québec équivalent à leurs pertes. Ainsi, afin d’éviter des tensions inutiles et improductives, le Québec devra s’assurer que la stratégie canadienne favorise aussi l’essor de l’industrie de l’hydrogène bleue.

En conclusion

Finalement, Mikaa Mered croit que des marchés d’échanges devront être mis en place, à l’échelle internationale, afin de faciliter les transactions d’hydrogène, mais également de crédits carbones liés à la production d’hydrogène vert ou à faible teneur en carbone. « Ces espaces d’échanges manquent, à l’heure actuelle, dit-il. » Par ailleurs, un élément incontournable de la géopolitique de l’énergie reste à statuer, soit celui de la devise dans laquelle seront négociés les contrats liés aux échanges d’hydrogène. « Les contrats seront-ils négociés en Euro, en Yen, en Yuan, en dollars canadiens? » La question reste ouverte.


Références

[1] NORMAND, François. Hydrogène vert et biocarburants: une future stratégie interventionniste, [En ligne]. [https://www.lesaffaires.com/blogues/zoom-sur-le-quebec/hydrogene-vert-et-biocarburants-une-future-strategie-interventionniste/628305] (Consulté le 24 novembre 2021)

[2] THIBAULT, Jean-François. Géopolitique de l’énergie – Entretien avec Yvan Cliche, [En ligne]. [https://parole-energetique.quebec/entretiens/geopolitique-de-lenergie-entretien-avec-yvan-cliche/] (Consulté le 24 novembre 2021)

[3] GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. Matériaux d’avenir, [En ligne]. [https://www.quebec.ca/agriculture-environnement-et-ressources-naturelles/mines/mineraux-critiques-et-strategiques] (Consulté le 25 novembre 2021)

[4] THIBAULT, Jean-François. Quel avenir pour l’industrie pétrolière et gazière canadienne ?, [En ligne]. [https://geniecollectif.norda.com/quel-avenir-pour-lindustrie-petroliere-et-gaziere-canadienne?utm_source=paroleenergetique&utm_medium=nov21]

[5] NATIONAL GRID. The hydrogen colour spectrum, [En ligne]. [https://www.nationalgrid.com/stories/energy-explained/hydrogen-colour-spectrum] (Consulté le 25 novembre 2021)


Jean-François Thibault

Jean-François Thibault détient une Maîtrise en gestion, spécialisation management, de HEC Montréal ainsi qu’un baccalauréat en génie électrique de l’École de technologie supérieure (ÉTS). Ingénieur et auteur, il soutient et conseille le Directeur, Énergie chez Norda Stelo dans la planification, l’organisation, la direction et le contrôle des activités de développement des affaires pour le marché canadien de l’énergie.

Jean-François tient une chronique radio mensuelle et publie régulièrement des articles sur son blogue La parole énergétique. Par le passé, il a également siégé au conseil d’administration de Ressources et Énergie Squatex.